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Le chapeau de Tchekhov

Le chapeau de Tchekhov

Par Sylvie Nicolas

Possibles, vol. 43, no 1, printemps 2019, p. 204, L'Interculturalisme, une rencontre inachevée

 

Novembre 2005. Baudrillard est à New York. La rencontre avec le public a lieu à la Tilton Gallery sur la 76ième rue Est. L’espace est exigu, insuffisant pour accueillir tous les groupies, passionnés, ou curieux en mal de citations. Un grand nombre restera debout, adossé aux murs.

Larissa MacFarquhar commente l’évènement pour le New Yorker. Mais la lecture de l’article te laisse une impression de vide. La journaliste effleure habilement la pensée du philosophe, insiste sur son ambivalence face au film La Matrice, sorti en salle en 1999, et semble regretter qu’il ne porte pas le veston or en lamé qu’il avait revêtu lors de sa lecture de Motel-Suicide au Whiskey Pete Hotel, trois ans plus tôt. Tu te précipites sur les archives du web. Tu t’en veux de céder à l’anecdote, mais tu ne peux résister. Tu veux voir le veston et, au moment où l’image s’active, tu quittes la fenêtre comme si tu venais d’échapper au pire.

Tu te dois de relire l’article, mais avant de t’y remettre, tu te lèves pour te faire un café filtre. Tu mets l’eau à  bouillir. Sentir l’arôme du café te rend toujours à toi-même, vivante au monde. Tu reviens t’assoir face à l’écran et tu replonges dans le texte de la journaliste. Le Baudrillard de novembre 2005, assis dans la Tilton Gallery, accompagné de son éditeur anglophone, est un prétexte au texte. De sa pensée, de sa présence en salle, du lancement de la version anglaise du Complot de l’art : nada. Rien. Ne subsistent sous la plume de MacFarquhar que l’ambivalence de Baudrillard face à La Matrice et le veston or porté lors de sa lecture de Motel-Suicide.

Au   sortir de l’article tu réfléchis aux personnages que MacFarquhar a inventoriés : une  blonde  revêtant  un  imperméable blanc  «  lustré  »  –  que tu supposes être en vinyle  –,  une femme à la chevelure rouge et mauve, un jeune afro-américain arborant de longs dreadlocks, des femmes en tenue sport, des hommes en complet trois pièces, un individu en vêtement de travail, coiffé d’une casquette de denim, une femme âgée à qui une trentenaire a cédé son siège, une tagger, un étudiant incapable d’arrêter de sourire.

L’arôme du café laisse présager qu’il sera corsé.

Tu n’aurais pu supporter qu’il ne le fût pas.

Tu tires la chaise pour t’installer de l’autre côté de la table. Tu reprends ta lecture de l’article. Qu’a donc à livrer le  texte de MacFarquhar? Qu’elle regrette le veston en lamé du Pete Hotel? Qu’elle jugeait impératif que le philosophe se prononce sur La Matrice?  Que du seul fait de leur présence, la  blonde, la  femme aux cheveux flammes, le jeune afro-américain, le gars à  casquette, la tagger  et  les  autres prouvent que la rencontre s’offrait à  tous, sans distinction de classe, d’âge, de sexe, de statut, de couleur, de culture? Ou alors qu’il va de soi, dans cette Amérique que Baudrillard qualifiait de « monde de Disney », que tout individu soit chosifié, voué au divertissement des uns et des autres,  ramené à l’objet qui le caractérise : un imper, une coloration capillaire, un complet, des dreadlocks, une casquette, un veston or lamé. Ta première lecture t’avait transportée à New York un soir de novembre. Ta deuxième t’en a expulsé.

Tu amorces la troisième.

Première gorgée de café.

Certains souffrent du mal de la Tourette, toi, ce serait plutôt le syndrome de la Cantatrice chauve qui te guette. Si l’humaine présence s’évertue à  s’effacer, si  le  rapport à  l’autre tend à  rétrécir, si  le  sens fout le  camp, tout, absolument tout, se métamorphose. Tu deviens Bobby Watson, le texte que tu lis est signé de la main de Bobby Watson, publié dans le Bobby Watson News, la rencontre dont il est question a lieu à la Bobby Watson Gallery. Une fois enclenché, c’est sans fin. Et, à ta deuxième gorgée de café, tu n’y peux rien, tout sombre sous l’appellation « Bobby Watson ».
Même Baudrillard.

Un Bobby Watson dans la quarantaine, appareil photo à la main, le mitraille de face, de profil et lui demande en rafale s’il est marié, s’il a des enfants, quel est son âge, ajoutant au passage qu’il ignore tout du philosophe et qu’il n’a jamais pu terminer aucun de ses ouvrages, pour finir par évoquer les chroniques nécrologiques et lancer :

« Vous, que voudriez-vous qu’on écrive sur vous? En d’autres termes, qu’est-ce qui résumerait ce que vous êtes? »

Baudrillard répond qu’il est très jeune et qu’il ne sait pas qui il est. Il marque une pause avant d’ajouter qu’il est son propre simulacre.

Tu souris.

Il s’est bobbywatsonisé.

Dernière gorgée de café.

Tu aurais aimé savoir ce qu’il pensait de la réponse qu’adressa Tchekhov à Stanislavski, qui le pressait de lui fournir des indications pour mieux cerner le personnage du médecin de campagne de La Mouette. Tchekhov s’était contenté de quatre mots : Il porte un chapeau. Tu as toujours cru que le chapeau de Tchekhov laissait présager une infinité de possibles. Pas un seul instant n’as-tu senti qu’il réduisait l’humaine présence d’Evgueny Sergueïevitch Dorn.

Tu te souviens que Baudrillard disait que la pensée peut déjà pressentir et être le réceptacle par anticipation de l’évènement qui aura lieu, s’il a lieu, ce qui, ajoutait-il, n’est jamais sûr non plus.

À la galerie Tilton de New York, Baudrillard était « l’évènement ».

Mais peut-être n’était-il que le simulacre d’un évènement qui n’a pas eu lieu.

D’une pensée qui s’est absentée. D’un pays dont Hollywood a accouché.

Après, bien après, tu retrouveras l’enregistrement de Motel-Suicide. Le veston or en lamé scintillera de mille pastilles plus étincelantes les unes que les autres. Tu n’entendras que la voix de Baudrillard répétant à l’infini suicide-moi. Suicide-moi. Suicide-moi.

Tu n’as plus qu’une seule certitude : Baudrillard ne portait pas de chapeau.

 

***

 

Poète et traductrice littéraire, Sylvie Nicolas a publié près d’une trentaine de titres. Sa traversée des genres littéraires lui a valu quelques prix et mentions, mais surtout d’être qualifiée de « singulière ». Chargée de cours en création littéraire à l’Université Laval, elle travaille au sein de l’équipe éditoriale des Éditions Hannenorak.