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Barbie, Ève et Personne (inédit)

un texte de
Sylvie Nicolas

 

Mon nom est Barbie
voici mon mari Ken
et nos enfants nos enfants
GI-Jo et Rambo

 

aujourd’hui
alors que nous étions tout en haut de l’échelle sociale
nous avons vu un chat noir
pour que ça ne nous porte pas malheur
nous avons déversé nos humeurs dans la nappe phréatique
et nous avons touché du bois d’œuvre issu de la
coupe à blanc
pour être à l’abri du mauvais sort
nous sommes venus ici trouver refuge
dans le plus moins pire pays du monde

 

Mon nom est Ève
voici mon mari Adam
et nos enfants
Caïn et Abel

 

aujourd’hui
alors que nous étions
tout en haut de l’échelle de Jacob
nous avons vu un serpent noir
comme nous ne savions pas que le
Seigneur avait créé cette espèce
nous avons eu peur que cela ne nous porte malheur
nous nous sommes immergés dans des eaux baptismales


et nous avons façonné une croix de bois
pour y crucifier nos angoisses
pour être à l’abri du mauvais sort
nous sommes venus ici trouver refuge
dans le plus moins pire jardin d’Éden du monde

 

Mon nom est Personne
Voici mon mari Moins-que-Rien
et nos enfants
la petite Sans-abri et le petit Sans-avenir

 

aujourd’hui
dans notre plus moins pire cabane en Canada
alors que nous avons vu grimper le cours de la bourse
le plancher de l’emploi s’est dérobé sous nos pieds
nous avons sombré sous le seuil de la pauvreté
puis nous avons vu un chat
un chat botté qui s’est empressé de nous jeter
de la poudre aux yeux et de nous garantir le paradis
fiscal à la fin de nos jours si on embrassait sa langue de bois

 

Mon mari, Moins-que-rien
et moi-même en Personne
avons rejoint l’itinérance en quête
de la plus moins pire folie du monde

 

Mon nom ne vous dira rien
celui de mon mari non plus
nous gardons secret le nom de nos enfants

 

debout sur l’échelle des vents
nous avons vu des milices économiques
sonder les fonds marins pour en extraire l'or noir
nous avons vu le soleil tomber
la nature sauvage s'engluer dans des marées de boue
et des édifices d’acier aspirer le souffle lent des aurores

 

Voici que l’horloge du monde se presse contre nos tempes
les oiseaux sont au plus bas
et des lambeaux de drapeaux pendent
entre les mains de tous les Sans-visage

 

Des marées de sel aux pieds
nous marchons sur les eaux frissonnantes
et nous chevauchons des algues apeurées
agenouillés
des étoiles plein la bouche
mon mari, les enfants et moi
venons vous raconter
sans rouille ni morsure
que nous ne savons plus où trouver refuge