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Le call de l'opossum (inédit)


I got a hole in my heart the size of a truck
It won't be filled by a one-night fuck
Like a possum
Like a possum
Lou Reed  
Like a Possum - album Ecstasy

 

Monsieur P. habite en face de chez moi. Au fil des ans, je l'ai rarement croisé, mais il arrivait, parfois, que sa dame m'accoste doucement pour me demander si je songeais à déménager. Dès que je lui confiais mon intention de rester, elle se disait soulagée, avant d'ajouter à quel point les bons voisins étaient rares. Ça me faisait sourire, un peu tristement tout de même, car dans mon esprit son mari se rangeait dans l'autre catégorie. Je ne comptais plus les fois où mon fils dévalait l'escalier pour me lancer que « P. » allait finir par se faire cogner, « cogner d'aplomb, m'man » ajoutait-il aussitôt, avant de détailler le dernier appel au combat que notre voisin d'en face venait d'orchestrer.


Le scénario de Monsieur P. ne connaissait aucune variante. Il ouvrait les larges portes de bois adjacentes à l'habitation, sortait sa voiture, la stationnait en diagonale de façon à bloquer la rue, éteignait le moteur, laissait le véhicule en plan, retournait à l'intérieur de la maison, revenait prendre place derrière le volant, redémarrait l'engin, sortait de nouveau pour refermer les grandes portes, et se postait, les mains sur les hanches, face à la file de chauffeurs excédés. Puis il marquait le territoire de quelques pas et invectivait le premier d'entre eux qui manifestait son impatience : « Ça fait pas ton affaire, tu penses que la rue t'appartient, sors si t'es un homme, on va régler ça, crisse ! » Si sa dame avait le geste discret, l'œil tendre, et la retenue des femmes qui ne fréquentent presque personne, lui, de sa voix de stentor et du haut de son 1 mètre 50/42 kilos, cherchait la bagarre.


Puis une fin d'après-midi, alors que je rentrais, j'ai l'ai vu, immobile, sur le trottoir, devant sa porte d'entrée. Dès que je fus à sa portée, il a hurlé : « Avez-vous su que ma femme était morte ? » Je secouai la tête lentement, et je gardai le silence, parce que ce qui s'articulait en moi n'avait rien à faire avec la compassion que j'aurais dû ressentir pour l'homme de quatre-vingts ans qui venait de perdre sa compagne de toute une vie. Il parlait fort, avec précipitation, le corps arqué vers l'avant, pointa une maison de brique pour m'indiquer que c'était là qu'elle était née et, comme s'il s'agissait d'un exploit, insista sur le fait que jamais elle n'avait quitté la rue et parcouru d'autres étendues que celle du quadrilatère qui nous entourait. Alors qu'il exhibait ses photos de mariage, et relatait la façon dont il avait effectué la grande demande, je ne pouvais refreiner la pensée qu'il avait largement contribué à écourter les jours de la pauvre femme. Je ne connaissais rien d'eux, mais ce qui se reconstituait dans mon esprit prenait la forme d'un long chapelet d'insultes destinées à Madame P. chaque fois qu'il refermait la porte de leur domicile. Ses crisse d'insignifiante, câlisse de folle, tabarnak de sans-génie – que j'avais eu l'horreur d'entendre malgré moi – me revenaient en rafale.


Je finis par lui signifier que je devais rentrer, et nous ne nous sommes plus revus.


Dans le mois qui suivit, il me téléphona pour m'inviter à lui rendre une petite visite. Je déclinai en lui mentionnant que j'étais très prise, préoccupée qu'il ait pu obtenir mon numéro sans même connaître mon nom. Il rappliqua une dizaine de jours plus tard et se fit insistant, en m’interrogeant sur mon horaire pour s'assurer que j'aurais le temps d'aller prendre une bière chez lui. Troublée, et passablement impatiente, je résistai poliment et il raccrocha, sans plus. Les semaines s'écoulèrent sans qu'il récidive, et je finis par mettre sa brusquerie sur le compte de l'égarement et de la solitude.


On dit des opossums que dès qu'ils se sentent menacés, ils font le mort et dégagent une odeur repoussante. Je ne crois pas que Monsieur P. se soit senti menacé, mais il a tout de même fait le mort pendant un long moment. Dans mon esprit, l'incident était clos, mais c'était bien mal cerner le type de bête à laquelle j'allais être confrontée. Si j'avais pris soin d'effectuer quelques lectures additionnelles sur l'espèce, j'aurais compris que l'état de veille masquait une feinte, et que sous cette apparente dormance sourdait une turbulence des fluides qui allait bientôt libérer ses émanations.


Son troisième appel eut lieu un samedi, un de ces matins de réveil lent où le cœur et le temps semblent destinés à converger l'un vers l'autre. J'avais à peine répondu que déjà il beuglait.


- Vous venez pas. Je vous ai invitée, pi vous êtes pas venue. Y a douze pièces ici dedans, on peut s'installer dans cuisine, dans l'salon, dans une chambre…

 

Ehhhhhhh ! NON !!! m'entendis-je crier dans ma tête, affolée.


Au mot « chambre », mon corps, se disloqua. Plus de jambes, plus de bras, et une tête de poupée de chiffon qui, peu importe comment on tente de l'asseoir, retombe toute seule sur sa poitrine.


- … vous avez juste à me dire ce que vous voulez, ce qui fait votre affaire, c'est pas le choix qui manque…pi vous me ferez pas accroire que vous travaillez le samedi. Bon ben, je vous attends à soir, là, ça va faire le niaisage.

 

Et il raccrocha.


Impossible d'évaluer combien de temps je restai inerte, l'appareil entre les mains, avant de me lever, et de chambranler jusqu'à l'étagère pour déposer le sans-fil sur son socle.


Ça-va-faire-le-niaisage.


Ébranlée, je me répétais ses derniers mots, syllabe par syllabe. Je les entendais s'entrechoquer entre mes tempes sans parvenir à calmer la folle panique qui me gagnait. J'avais la sensation d'être privée de mon corps et de mon espace. Fragile, je tournais en rond dans l'appartement, en prenant soin de rester loin des fenêtres. J'avais la sensation d'avoir été expulsée de ma vie, de ne plus comprendre ce qui m'arrivait. Dans une ultime tentative de me raisonner, je finis par m'asseoir et je m'entendis dire à voix haute : « OK. On se calme. On respire. On réfléchit. »
Au fond, qu'avais-je à redouter de si terrible ? L'octogénaire avait beau être gueulard, il était frêle et n'allait certainement pas me violer. Je n'avais qu'à le rabrouer, et à riposter si la situation l'exigeait. J'avais affronté, dans le passé, beaucoup plus solide et plus intimidant que lui. Enfant, n'étais-je pas aussi celle qui s'élançait sur les garçons qui intimidaient son frère ?  Plus je m'évertuais à rationaliser, plus la sensation de salissure s'imposait, tenace. Plus la honte d'être l'objet de son fantasme s'installait à demeure. Impuissance et colère se profilaient avec leur ajout désespérant : son regard sur moi me donnait l'impression d'être une fleur mise à sécher avant son heure. J'avais le chagrin à deux doigts du cœur, et le terrible pressentiment que l'ordre des choses venait de basculer. Et si, désormais, je n'attirais plus que les fous, les malades et les déviants ?


Je laissai le soleil du jour suivre son cours, et dès que les premières ombres de la nuit firent leur apparition, je montai à l'étage et sortis du rangement une paire de rideaux opaques. J'attrapai l'escabeau, n'allumai aucune lumière du côté de la maison où nos fenêtres se faisaient face et, en pleine noirceur, je retirai les voilages pour les remplacer par des draperies.


La perte d'un samedi de beauté annoncée ajoutait au trouble. Mais le pire demeurait l'échec éprouvé à chacune de mes tentatives visant à me convaincre de la banalité de l'incident. Je me retrouvais plongée dans une situation qui m'échappait et me paralysait. L'idée de porter plainte à la police m'effleura l'esprit. En même temps, je me voyais remplir une déclaration officielle où j'aurais à décliner les faits.


Il me téléphone et m'invite chez lui. Il hurle et m'ordonne d'aller le voir. Il a mentionné que j'avais le choix des pièces en insistant sur le mot « chambre ».


Pas très fort, légalement, s'entend. Je procédais déjà à mon propre interrogatoire.


Vous a-t-il menacé de quelque manière ?
 A-t-il eu des gestes inappropriés ?


Téléphoner n'est pas interdit. Inviter non plus. Le mot chambre ne constitue pas une menace, et les vieux, par les temps qui courent, sont davantage perçus comme des victimes potentielles plutôt que comme des agresseurs. 


Porter plainte n'allait servir à rien. La chose allait se retourner contre moi, et je finirais par être perçue comme celle qui tente de s'en prendre à un pauvre aîné sans défense. Restait à l'ignorer et à adopter un parcours qui m'éviterait de me retrouver devant nos portes respectives : remonter du Roi dans l'autre sens, à droite sur du Parvis, revenir vers chez moi, et me dépêcher, dès que j'atteignais l'entrée de la cour, à filer par derrière. De cette façon, s'il surveillait mes retours à la maison, j'allais échapper à ses tonitruants « Ça va, vous ? »


Certains opossums se cachent dans le creux des arbres. À mon corps défendant, j'allais découvrir que P. commencerait à nicher entre les deux portes de son habitat, celle de l'extérieur légèrement entrebâillée, prêt, dès qu'il m'apercevait à proximité, à l'ouvrir pour s'offrir à ma vue vêtu d'un unique caleçon. Comme si de s'exposer ainsi allait susciter chez moi une appétence sexuelle qui me propulserait à ses pieds. J'étais révulsée.


La première fois qu'il me fit le coup, je l'avoue, je précipitai le pas, remontai l'escalier à la hâte, m'assis au bout de la table et fondis en larmes, persuadée que le téléphone n'allait pas tarder à sonner. J'avais tout faux. L'appareil resta muet et quand mon fils rentra de l'école, il me trouva prostrée dans le noir.


- Qu'est-ce que tu fais m'ma…? Y se passe-tu de quoi ?

 

J'étais dépourvue, incapable de répondre. J'avais jusque-là passé sous silence les téléphones de P. et j'hésitais encore à en parler. Je finis par lui mentionner le dernier appel sans trop insister. Puis finalement je lui avouai l'exhibition que l'homme venait de m'imposer.


Mon fils déposa son sac à dos, retira son manteau, alluma la lumière et vint s'asseoir à la table.


- Qu'est-ce que tu vas faire ? me demanda-t-il doucement.
- Je ne sais pas… vraiment pas.
- Veux-tu que j'aille le voir pour lui dire de te laisser tranquille ?


Dans ma tête, tout ce qui s'écrivait se retrouvait à la une d'un journal.


Un homme âgé menacé par un ado. 


- Je pourrais demander à Gab de venir avec moi…

 

Un pauvre vieux terrorisé par deux ados. La police enquête.


- Non, non. Surtout pas. Je vais m'organiser. De toute façon, il va finir par arrêter. Je ne peux pas croire…

 

Les articles consacrés aux opossums les décrivent comme des animaux solitaires, nocturnes, rarement visibles en plein jour, qui préfèrent rester sur leur territoire. Les semaines s'écoulèrent, et la vie ordinaire reprit son cours sans que Monsieur P. se manifeste. Je finis par écarter l'idée de la plainte, et par retrouver mon erre d'aller. C'était bien mal connaître l'opossum qui, une fois de plus, faisait le mort.


Le jour du quatrième appel, je n'avais plus en moi aucune méfiance, mais dès que j'entendis sa voix, mon corps se rétracta.


- J'étais certain que vous seriez chez vous, me dit-il, du coup. Là, je vas vous dire de quoi. Moi, chus un homme à femmes. J'ai toujours aimé les femmes. Vous vous avez de l'allure pi vous avez une maudite belle voix. Là, ça fait deux ans que ma femme est morte, pi un homme, au cas où vous le « savez » pas, ça a des besoins.

 

D'accord. Mais encore ? L'hydro, le CLSC, la voisine d'en face : un centre de services publics ?


Comment le dire autrement : je ca-po-tais.


- Écoutez, Monsieur P., je n'ai pas de temps à vous consacrer, et j'aimerais mieux que vous ne m'adressiez plus la parole.

 

Effarée, je raccrochai.


Dans la plupart des régions d'Amérique, l'opossum est une espèce protégée sauf en Nouvelle-Zélande où, sans prédateur, elle est considérée comme invasive. L'état invite la population à exterminer les bêtes et encourage la transformation de la fourrure d'opossum en vêtements. J'éprouvais soudain une certaine affection pour leur slogan : « Achetez du possum et sauvez une forêt. »  


Je l'affirme, et si j'étais croyante je m'en confesserais, j'ai souhaité qu'il meure d'un arrêt cardiaque, d'un anévrisme au cerveau ou sous les coups répétés d'un chauffeur excédé par son sempiternel besoin de s'approprier la rue, manège auquel il n'avait jamais renoncé.  


Deux heures plus tard, j'achetai deux sans-fil dotés d'un afficheur et j'entrepris des démarches pour changer de compagnie téléphonique, fermement décidée, au moment du branchement, à demander au technicien de bloquer son numéro à perpétuité.


L'histoire de P. aurait pu s'achever ainsi, et il n'est fait mention nulle part dans les documents consacrés aux opossums qu'ils s'en prendront à des êtres sans défense.

 

***


Un soir, mon fils rentra en trombe. Il grimpa les marches deux à deux avec tant d'empressement que je sentis vibrer l'escalier extérieur. Il fit pratiquement voler la porte et me lança, survolté :


- La police a débarqué chez P. m'man…
- Décédé ? dis-je avec, en sourdine, l'espoir tordu d'une confirmation.
- Non, non. Y a essayé de faire rentrer la p'tite sœur de Gab chez-eux. Y voulait lui donner de la bière en échange d'une pipe.
God !!! Non !!!!!!
 - … y a dit à la police que la p'tite sœur de Gab a tout inventé. Qu'y souvient même pas de l'avoir vue. 

 

Plus de jambes. Plus de bras. Plus de corps. Une tête pleine de mots chiffonnés. Et un terrible et profond sentiment de culpabilité.


J'aurais dû porter plainte.


Le cœur voulait me sortir du corps.


J'ai dit à Gab ce qui t'était arrivé. Faut absolument que tu parles à sa mère. Faut que t'ailles à la police…


***

 

Mon fils était beau, émouvant. Il avait l'urgence tatouée au corps, le cœur martelant des jeunes hommes destinés à tout faire pour éviter que quiconque, jeunes, vieux, malades ou sains d'esprit, porte atteinte à l'intégrité des filles et des femmes.


Je le fixai longuement avant d'acquiescer.


J'allais parler à la mère de Gab.


Et je laisserais des traces pour renverser ce qui, chez les opossums, constitue leur plus féroce atout, eux qui sont reconnus pour effacer les leurs.