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Les inestimables en poésie

Il y a les rebelles et les délinquants pour leur recours à la poésie comme ultime résistance à l'impuissance.

Les poètes, une peuplade, à baliser le sentier, à abolir tout désert. Il n'existe sans doute pas assez de sable ou suffisamment de vent sur terre pour assourdir leurs voix dans ma tête et dans mon corps. Choisir parmi eux exige beaucoup et tout choix se révèle être un refuge en plein désert. Tout dépend de ce qui s'égare, de ce qui se redresse, s'estompe ou s'éloigne. Tout dépend de ce qui bouleverse ou apaise quand le vent me manque, ou que je cherche l'air salin, quand les marées se font menaçantes ou simplement trop lisses.

 

Patrice Desbiens

Je songe à Patrice Desbiens dont l'impudence trouve toute sa révérence dans L'effet de la pluie poussée par le vent sur les bâtiments parce que d'où qu'ils viennent, vent et pluie me redonnent à moi-même et que détresse, désenchantement, fureur et abandon jamais ne me terrassent quand ils repoussent les murs, frappent entre les parois du poème, et transforment les pages d'un livre en un furieux océan de vie.

 

Jean Tardieu

Alors Jean Tardieu revient comme un grand-père bienveillant me rappeler qu'il imagine quelque chose qui commencerait par une phrase et finirait par une corde1. Tardieu, vieux monsieur appuyé à une canne, vieux voisin des lettres d'à côté, contournant le gazon pour éviter de marcher sur les brins d'herbe (ceux de Whitman, peut-être ? j'aime l'imaginer). Tardieu comme un Chaplin inversé qui ferait son cinéma en dedans de lui. Tardieu posté là, prêt à ce que je me tourne vers lui pour défaire des nœuds, renouer des fils, m'accrocher à la corde pour ne pas perdre la phrase ou pour m'empêcher de la finir avant qu'elle trouve sa propre finalité.

 

Normand De Bellefeuille

Mais si le pas me manque, il me faut recommencer la lecture de La marche de l'aveugle sans son chien ou écouter les Enfants de Lascaux, les mots de Normand De Bellefeuille comme une préhistoire du désir, de l'humanité réfugiée, dansante, nue, fulgurante, dans la bouche de Sylvain Lelièvre. Et si jamais je me retrouve au milieu du temps croche, sur le point de l'écroulement, à deux doigts, deux cheveux, deux souffles, de me sentir comme l'une des deux tours, un 11 septembre ou ailleurs, et que la voix me manque, que l'effroi me vient – pas à cause d'une menace étrangère mais bien parce que toutes les menaces sont en moi des exilées du passé, du présent, de l'avenir – s'il m'arrive, oui, de sentir le monde s'écrouler en moi, il me faut me raccrocher à un visage, à l'un ou l'autre de ces visages que dessine le poète De Bellefeuille dans sa Chronique de l'effroi II. Le plus souvent c'est à celui de Daniel Pearl que je me colle, pas pour la démesure ou pour le spectaculaire, mais pour le tragiquement poétique de la répétition historique :  I am Jewish, my mother is Jewish, my father is Jewish2, pour la répétition de tous nos visages d'humains quand un seul – si inconnu nous soit-il – tombe quelque part en ce monde :  aucun doute/plus aucun doute/le visage de Daniel Pearl/ est le carrefour de cette multiplicité : une déclaration d'amour et une demande de bénédiction3.

 

Roland Giguère

Quand le cœur cherche son calendrier, quand j'ai l'impression d'avoir une lune de papier dans la gueule, quand encore la main cherche l'âge ou la parole, quand dans ma tête je m'entends répéter J'ai pour mon dire, je sais qu'il me faut retrouver Roland Giguère. Pour la main, pour le cœur, pour l'avancée vers ma propre forêt, pour le rappel des feux qui jamais ne s'éteignent, des mains qui ne craignent ni flammes, ni âge, ni parole. La poésie de Giguère m'a appris, de mémoire, à remonter le courant.

Roland Giguère

« Je peins pour parler comme j'écris pour voir »

Je retrouve chez Roland Giguère tout ce qui m'a éveillée. Étrangement, même lorsque je crois m'être éloignée de tout écho de lui, il me suffit d'un hasard, d'un accident de lecture, pour entendre ricocher la musique qui me mène de tous les autres vers lui, vers moi et, de nouveau, vers d'autres encore. Il ne faudrait surtout pas entendre par là que sa voix se fait le calque de celle des autres. Pas plus qu'il ne faudrait conclure aux voix autres comme étant de pâles lueurs de la sienne. Lire le texte complet

 

1 Jean Tardieu, La part de l'ombre, Paris, Gallimard, Poésie, page 203.
2 Normand de Bellefeuille, Mon visage - Chronique de l'effroi II, Montréal, Le Noroît, 2011, page 68.
3 Idem, page 70.